• Laine à tricoter

     

    Tricot

     

     

    Chaque corbeille contient des dizaines de pelotes dans une infinité de tons d’une couleur donnée, et chaque nuance a un sens précis.

    — Oh, c’est un mystérieux processus, dit souvent Filomena. Il faut des années pour apprendre ce que signifie chaque teinte. Tout est dans la nuance, tu comprends. Le même coloris prend un sens radicalement différent selon qu’il est sombre ou clair. et toutes les teintes peuvent se mêler, se panacher. Non, le vocabulaire des couleurs ne connaît vraiment pas de limites.

     

    Autrefois, je l’assaillais de questions. Et comment fait-on pour choisir les bonnes couleurs ? Et d’où vient toute cette laine ?

    — Les couleurs se choisissent d’elles-mêmes, répondait Filomena. C’est moi qui décide, bien sûr, en apparence. Mais en réalité elles viennent à moi d’elles-mêmes. C’est comme si elles me criaient : prends-moi, prends-moi, maintenant à moi ! Et je les prends, chacune à son tour, et je les tricote, et à la fin de la séance, au moment de replier mon tricot, je regarde ce que j’ai fait et j’y vois la journée du lendemain. Oui, il me suffit d’examiner mon tricot, et c’est presque comme si demain se déroulait sous mes yeux.

    Quant à la laine, tu veux savoir d’où elle vient, je vais te le dire : de partout. Il y a celle que je trouve, celle que j’achète, celle qu’un peu tout le monde me donne parce qu’on sait que j’en fais collection. Il y a celle des soldes, celle des promotions, celle des pulls que je détricote, les vôtres et ceux que je déniche dans les braderies, dans les ventes vide-grenier... Oui, mes laines viennent de partout, de près, de loin, du monde entier. Et quand je les tiens, je ne les lâche plus. entre mes mains, elles se changent en tricot, et le tricot de chaque jour est fait de bribes des jours passés, des jours enfuis et oubliés.

     

    Quand j’étais jeune, je me disais : Ah ! si seulement la vie était comme un tricot ! Chacun pourrait revenir en arrière, détricoter ce qui lui déplaît, corriger ses erreurs, puis retricoter sa vie en mieux, en plus réussi... Oui, ce serait merveilleux de pouvoir tirer sur un fil et défaire les mailles du temps, défaire les jours malheureux pour les retricoter en jours meilleurs. Et en fin de compte, sais-tu ? J’ai découvert qu’au fond c’est presque le cas ; la vie est presque comme un tricot — pas tout à fait mais presque. Les couleurs qui viennent à mes mains, les points qui viennent sur mes aiguilles, je ne les choisis pas vraiment, mais j’ai au moins appris à déchiffrer ce qu’ils disent.

     

    Adèle Geras, Les dossiers de la famille Fantora