• L'écriture quotidienne

    "Le fait est que j'ai eu une vie très agréable jusqu'à il y a un mois : travailler dix heures par semaine en soirée, lire, me promener, écrire des petites nouvelles, etc., participer à des concours si j'en ai envie, fabriquer des propositions d'écriture, une vie de célibataire sans enfants, chien ni poisson rouge, qui écoute la radio, regarde la télévision, et passe une heure par jour devant son micro pour écrire son journal, ce le matin, après bain, petit déjeuner, cague ménage fait (ma table de travail doit être en ordre), et esprit clair. C'est immensément agréable. Curieusement cela fabrique de la compagnie entre soi et soi, on se fabrique de l'autre en soi, on s'agrandit, on réfléchit, on se réfléchit, c'est beaucoup plus qu'une hygiène, c'est une invitation à exister, à être le personnage numéro 1 de la vie que l'on se construit. On se met en perspective, on s'écoute, on est très important, on se devient incontournable, et, du coup, le rapport au monde se modifie. Dans quelle mesure, je n'en sais rien, mais cela tient de la mise à distance de celui-ci, ou bien de soi devant lui. ça constitue aussi un écran, une mince pellicule entre soi et les autres, une fenêtre ouverte, une porte fermée en même temps (impossibilité pour moi de répondre au téléphone lorsque j'écris), c'est tout autant un atout supplémentaire, une chance que l'on se donne d'exister autrement, d'exister en plus, une manière de se gagner un supplément d'âme, le verbe vivre décliné dans le sens du déploiement. J'y acquiers une solidité, une position de repli, un lieu de prière, une courtoisie envers moi-même, une belle politesse, un miroir, une double vie (on revit les choses, à les écrire, on extrapole ou on minimise), un lieu où tout est possible, où on ne se laisse pas faire, une chambre à soi, des parages de liberté, des preuves de liberté. En effet, j'y philosophe, pleure, ris, m'analyse, analyse, me répands, observe les nuages, le plein ciel, à la fois romancière à suspens et romancière du ciel, des nuages, de la lune, de ce que j'ai mangé hier soir, de la robe que j'achèterai demain matin."

    (p.60 de "Cher écran..." de Philippe Lejeune sous-titré "Journal personnel, ordinateur, internet")

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